Ancien berceau de l’acier jusque dans les années 1990, les usines de Braddock ne tournent plus, laissant une ville entière quasiment à l’abandon. Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler sont allés à la rencontre de ses habitants, carré de terre de Pennsylvanie à proximité de Pittsburgh. Une histoire orale glaçante, teintée de rage contenue et de mélancolie.

Pas de voix-off dans « Braddock America » : il est laissé aux habitants le soin de présenter leur ville. Quelques kilomètres à peine, une ville dont les habitants sont de plus en plus nombreux à partir. Pourtant, la ville fut un bassin économique très profitable boosté par la sidérurgie. Jusqu’au jour où la mondialisation a frappé, et les conseils d’administration ont décidé de délocaliser leurs usines ailleurs. Lorsque Jean-Loïc Portron et Gabrielle Kessler posent leurs caméras, tout cela est de l’histoire ancienne. Un policier local arpente les avenues, pointe du doigt les propriétés vides, avec stoïcisme, rejoint plus tard par le chef de la police, qui parle à cœur ouvert.

braddock america

Les quelques archives montrant les ouvriers remplir les bars, les fêtes et rues emplies de monde, en contraste saisissant avec des rues quasiment vides, rendent le film une qualité de western urbain teintée de mélancolie. Pourtant, dans leur captation du quotidien de leurs habitants, parmi lesquels une maire pleine de bonne volonté et d’un dynamisme qui est une des rares bouffées d’air d’un film assez candide dans son portrait de la rage et du désespoir. On voit celles-ci éclater lorsque les habitants manifestent contre la fermeture d’un hôpital, un des rares centres à proximité de la ville : une des habitantes s’époumone contre les mensonges statistiques qui ont poussé au déménagement des services plus loin. Un long travelling sur l’une des rues principales est utilisé comme un plan hantant le film, et plusieurs des témoignages ont du mal à retenir leurs pleurs face caméra face au manque des perspectives. Mais ce sont plus des larmes de rage face aux camions de démolition, et aux bâtisses abandonnées souvent sans prévenir.


Un des anciens employés et syndicalistes de Braddock explique : « Aux USA, quand le gros pognon ordonne, tout le monde s’écrase. » En réalité, c’est le lâchage par les actionnaires qui passe très mal, et le paysage présenté déteint avec le spot publicitaire présentant la ville de Braddock en 2010 pour Levi’s. La narration d’une ville prête à se relever, avec une photographie quasiment onirique et tous les moyens d’une agence de pub, débarque en plein milieu du film comme un bémol. Surtout après une scène où un coach tente de discuter CV et mettre un candidat demandeur d’emploi en situation : celui-ci est sans expérience, avec quelques tracas judiciaires qui l’ont amené à la case prison quelques fois. Braddock se relevant, ce n’est pas pour demain, malgré sa place dans l’Histoire avec une bataille entre Anglais et Français. Mais il émane une solidarité de circonstance entre habitants, qui refusent de baisser les bras, malgré leur ennui latent (la télévision est un des points communs partout, même au poste de police). L’équipe de baseball de minor league est présenté comme un des exemples, et seul le sens de « community » semble donner à Braddock sa raison de survivre. Une histoire orale réussie, aussi dure et brute que sincère.