Tsai Ming Liang revient avec une chronique familiale exigeante, sombre et morne autour d’un homme-sandwich dans les rues de Taipei qui lutte contre la folie et survit avec ses deux enfants. Une exploration des friches de Taipei rinçante et sans concessions.

Lion d’Argent à la dernière Mostra de Venise 2013, « Les Chiens Errants » voit revenir le Taïwanais Tsai Ming Liang avec un de ses acteurs fétiches, Lee Kang Sheng. En réalité, il retrouve ici des acteurs avec lesquels il travaille depuis plus de 20 ans. Un de ses derniers projets, avant ce film en gestation depuis trois ans, montrait Lee Kang Sheng marcher au ralenti, qui a été décliné en une série de courts-métrages dans différentes villes. Ici, le rythme ou absence de rythmes est poussé encore plus loin pour capter le quotidien d’un homme-sandwich qui reste au milieu d’un carrefour très fréquenté des rues de Taipei. « Les Chiens Errants » est composé de plans-séquences, la plupart fixes, qui se dilatent et dilatent encore pour atteindre souvent près de 10 minutes. Il s’agit de présenter sans fards le quotidien de l’homme-sandwich, puis celui de la mère de ses enfants (jouée par trois actrices différentes), assise à leurs côtés dans le premier plan du film, méditant.

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Ballotés par les éléments, les personnages du film prennent Taipei comme un long purgatoire sans issue ou ascension.

Il s’agit d’un film de friches, opposant des endroits fortement fréquentés (un carrefour, un supermarché) avec des immeubles désaffectés, ou encore l’abri chiche et sans toilettes dans lequel vit le protagoniste principal avec ses deux enfants. Une famille que l’on découvre peu à peu, et dont Liang ne pense pas s’attarder sur les relations. Les deux enfants sont les seuls à apporter un peu de légèreté (très relative) à l’ensemble, et également les seuls à avoir des scènes de dialogue. Le père, lui, est partagé entre un homme-tronc statique, qui élève ses enfants assez mécaniquement, et un animal à la rage contenue. Une fois posée la répétition d’une vie terne et sa marginalisation, Liang prend le parti de l’interaction avec la mère, qui élève des chiens errants mais se retrouve aussi accablée par la solitude et la misère.

De longues scènes tournent autour d’une fresque de nature morte, plaquée dans un immeuble désaffecté anonyme. Une nature qui constitue le théâtre de promenades en famille, mais aussi celui d’une balade en bateau sous une pluie torrentielle qui est le faîte narratif du film. Il en dit long sur la fatigue du père, la résignation de la mère, mais aussi pointe vers la désolation des lieux qu’ils explorent. Même une maison-modèle sera véritablement un trompe-l’oeil pour le personnage, une sorte de faux répit qui ne mène à rien.

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Cette plongée noire chez des laissés-pour-compte qui seraient le dernier choix de protagonistes pour un film n’est pas conçu dans une optique documentaire, malgré une absence de musique et une prise de sons ambiants qui constitue souvent le seul élément mouvant des séquences. Au contraire, il s’agit bien une volonté nerveuse de cinéma et de provocation du spectateur. La lenteur hypnotique des « Chiens Errants » n’est pas là pour ennuyer, mais pour communiquer une rage en sous-main : celle d’errer dans les bas-fonds sans pouvoir subvenir aux besoins d’enfants qui réalisent à peine la détresse de leur paternel. Traversée d’idées noires qui rend le film puissant, pour qui veut bien lui donner le luxe du temps et de l’analyse.


Les chiens errants – Bande Annonce par AficiaInfo