Les réalisateurs d’ « Amer » poussent leurs expérimentations encore plus loin avec « L’Etrange Couleur des Larmes de Ton Corps », trip audiovisuel qui laisse une large place à l’habillage sonore et aux plans tordus (au sens propre et figuré). Le spectateur s’y retrouve-t-il pour autant?

Une femme, Edwige, disparaît. Son mari enquête. Durant le générique, c’est celle qu’on a vu se soumettre/ou subir un rituel sadomasochiste. A partir de ce canevas assez bateau, Bruno Forzani et Hélène Cattet offrent un film à l’esthétique pensée et travaillée pour former son propre univers. C’est sans doute un des films de 2014 dont les séquences se rapprochent le plus fidèlement d’un storyboard, et on peut voir le film comme on tourne les pages d’un roman graphique. « L’Etrange Couleur… » est un film qui se sent et se vit plus qu’il ne se suit, et fourmille d’idées visuelles. Des voix au plafond d’une chambre aux bruits sourds du vinyl en passant par l’utilisation extensive de titres easy-listening baroques de Riz Ortolani ou Ennio Morricone, l’image et le son affriolent, se muent, se tordent et dérivent souvent vers le malaise jusqu’à la séquence suivante. On emploie trop le terme « stylisation à outrance », mais il n’y en a pas vraiment chez Forzani et Cattet : plus de l’élégance et de l’onirisme.

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Au fur et à mesure de l’avancée du film, le tandem n’hésite pas à éclater son cadre, diviser les visages des acteurs, jouer avec la symétrie, et transmettre leurs idées sur la schizophrénie du film et les noirs penchants de la disparue, dans un hôtel de plus en plus labyrinthique. Un assaut qui est aussi radical qu’épuisant pour les sens, au point où les femmes perdent de leurs repères, les dialogues d’exposition se font de plus en plus rares, et la musique omniprésente. Ce qui peut souvent agacer, lorsque le montage est cassé pour répéter la même séquence, par exemple. Néanmoins, un spectateur attentif pourra éventuellement rapiécer l’intrigue et la symbolique à la sortie de la salle, mais le côté « arty » est extrêmement tranché et peut être vu comme prétentieux. Le fait est qu’en termes de festin visuel, « L’Etrange Couleur… » fait preuve d’une générosité assez ébouriffante, et la prise en compte de l’expérimentation formelle dans un cinéma d’exploitation italien qui n’est pas le plus connu (je refuse de croire que l’inspiration vient uniquement des giallos sur ce film) fait flirter ce second opus plus avec le bon goût qu’avec le mauvais. La sous-distribution en salles (moins d’une quinzaine de copies) est symptômatique autant que compréhensible, mais Forzani et Cattet semblent avoir affirmé leur voix au milieu du film de genre européen. Ce qui peut pardonner la direction d’acteurs volontairement kitsch du film, seul gros point noir du film, qui se base moins sur les interprétations derrière la caméra que celles devant l’écran.


L’étrange couleur des larmes de ton corps… par AficiaInfo