A la fois documentaire complet sur un épisode oublié de l’histoire scientifique libanaise et hommage citoyen et ludique protéiforme, « The Lebanese Rocket Society » oublie l’austérité factuelle d’un documentaire et dévoile une passion communicative pour l’utopie d’un Liban pionnier de l’espace. Retour sur le DVD.

Au début des années 1960, alors que le monde est divisé en deux blocs avec des alliances géopolitiques complexes, la course au nucléaire et à la conquête de l’espace fait rage. Un groupe d’étudiants et de scientifiques de l’université d’Haigazian lance un projet de recherche autour des lancements des fusées. Durant une poignée d’années, ils construiront des prototypes de plus en plus grands et élaborés, sous le nom « Cèdre », apportant un certain prestige à l’université-mère, mais aussi un élan d’espoir de courte durée dans une tentative de panarabisme politique et diplomatique portée, entre autres, par l’Egypte de Nasser. C’est ce passé, en apparence extravagant, que les cinéastes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige éclairent avec peine dans la première partie du documentaire. Car rien n’est simple, et les preuves matérielles de l’existence d’un tel projet sont compliquées par l’absence d’archives, en partie causée par les guerres civiles, et la dispersion des anciens membres de l’autoproclamée Lebanese Rocket Society à travers le monde. Heureusement, si les photos sont rares et les images d’archives arrivent à parler par bribes, les souvenirs restent, et l’instigateur du projet Manoug Manougian est un excellent historien du projet, même des décennies plus tard alors qu’il a déménagé à Tampa, en Floride.


« The Lebanese Rocket Society » est loin d’être une enquête normale. Hadjithomas et Koreige n’hésitent pas à participer et continuer l’héritage du sujet qu’ils ont choisi, et se mettre en scène, par exemple en train de donner des interviews à la télé ou à la radio, et lancer un appel à témoins. Mais ils utilisent cet oubli collectif comme colonne vertébrale d’un projet artistique plus large qui rend autant hommage à cette équipe qu’elle met en place une utopie d’un Liban qui aurait réellement atteint les cieux. Cela passe par la modélisation d’un des modèles de la fusée Cèdre, qui est transportée selon le parcours originel à l’université d’Haigazian, où tout a commencé. Une performance artistique sous haute surveillance, mais qui est pleinement surréaliste et sur fond de rock’n’roll. Se donner un rôle actif dans un documentaire peut être vu comme prétentieux, mais en alternant leur narration en voix-off, les auteurs révèlent un vrai esprit citoyen et une volonté de réaliser autant de traces d’héritage que possible, et en s’amusant avec les programmes spatiaux ayant existé, comme celui de Voyager. Le virage artistique et évènementiel de la fin du documentaire virent carrément vers la science-fiction, et amènent une créativité bienvenue.

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L’interactivité : très complète. On a ainsi un récapitulatif du projet artistique « Lebanese Rocket Society », notamment avec la création d’un Golden Record fictif, à la manière de celui de la sonde Voyager des années 1970, une série de photos sur le trajet de la fusée à travers Beyrouth, ou encore une série de photos sur la fumée laissée par la fusée qui se dissipe dans les cieux. Les modules sont courts et informatifs. Le professeur Manoug est aussi présent avec un bonus sur son retour au Liban pour la sortie du documentaire, l’an dernier. Visiblement ému, il explique que le projet lui est venu des explications faites à ses étudiants de ne pas se limiter aux enseignements des livres mais de rêver, d’inventer. Ce que l’on voit d’ailleurs à travers le documentaire, où un moyen de propulsion artisanal est fabriqué par l’équipe. Enfin, une réunion entre les membres de la Lebanese Rocket Society à Los Angeles apporte quelques anecdotes de plus, notamment sur les espions russes qui ont été informés de l’existence de leur groupe.