Lauréat du Grand Prix de l’Académie française, Plonger semble réunir à première vue tous les ingrédients d’un roman sympathique : une mort mystérieuse, une histoire d’amour tumultueuse et un périple qui nous entraîne « des trésors de la vieille Europe aux mégapoles du Nouveau Monde ». « L’histoire d’un couple de notre temps » selon Gallimard… Cela semblait presque trop alléchant.

Effectivement Plonger fait un gros plouf, et tout coule à pic au bout de quelques pages à peine. Alors, certes, savoir la fin dès la première page titille la curiosité du lecteur ; c’est bien joué. Le style est vif, imagé, malgré quelques couacs ; le rythme entraînant aide à ne pas céder à l’envie de refermer le livre. Mais c’est bien la seule chose qu’a Plonger pour lui.

Le héros, César, journaliste (tout comme l’auteur) et passionné d’art, après avoir identifié le corps de sa femme, Paz, morte dans la mer, décide, par devoir de mémoire, de raconter toute leur histoire d’amour à son fils, Hector (tout comme le fils de l’auteur). Le parallèle est trop gros pour pouvoir être subtil.

plonger-ono-dit-biotEt cela ne s’arrange pas. On aurait pu espérer que les lieux communs éculés s’arrêteraient là. Il ne font que commencer. Au-delà du cliché magistral qu’est ce couple caricatural d’un critique d’art pédant et d’une photographe rebelle dont l’histoire sonne faux de bout en bout, l’intrigue de Plonger est par trop invraisemblable à la fois cousue de fil blanc, et sautant du coq à l’âne. Leur fils Hector, porté aux nues durant le prologue, n’est finalement qu’un prétexte creux à raconter l’histoire, à émouvoir le lecteur, à prétendre expliquer ce qui ne l’est finalement pas : la mort de Paz. La passion subite dont elle se prend pour les requins, au point d’en adopter un, tombe des nues comme un deus ex machina sans aucune crédibilité, tâchant de justifier son départ brusque, sa mort et le périple rocambolesque que fait César pour en comprendre le pourquoi.

Le lecteur se fait embarquer sans préambule, ballotter n’importe comment, n’importe où, pour finalement se retrouver le nez dans l’eau, noyé dans l’incohérence. Si bien qu’on se détache très vite de l’histoire, sans parvenir à suivre le narrateur dans ses digressions sur le milieu de l’art, ni à avaler son name-dropping horripilant et son délire d’une Europe sombrant lentement dans la décadence et les cendres de sa grandeur passée face à la menace des barbares terroristes et l’horreur des catastrophes naturelles, telles le tsunami de 2004.

C’est dommage. Plonger recélait des pistes qui, bien exploitées, auraient pu rattraper le coup. L’énorme contre-sens que fait César dans son interprétation des photographies de Paz aurait pu renouveler le débat entre l’autorité du critique et celle de l’artiste, de savoir si l’un des deux a plus de poids que l’autre, ou si l’œuvre d’art ne peut être appréhendée que par le prisme d’interprétations toujours partielles et partiales, car toujours subjectives. Le serment que César s’était fait de ne plus jamais franchir les frontières d’Europe aurait pu amorcer une réflexion intéressante sur l’opposition qu’il fait entre l’Ancien et le Nouveau monde, le second désignant tout ce qui n’est pas « civilisé » selon ses préjugés d’Occidental.

Mais rien n’y fait, Plonger tourne en rond, reflet fidèle de l’enfermement mortifère de César dans son discours tautologique et stérile de l’art pour l’art, sa vénération du passé, toujours déçu par le présent, angoissé par le futur menaçant et la décadence de l’Europe. Et surtout, reflet de l’impasse de sa relation avec Paz, tout aussi butée dans son discours, moins stérile certes, mais tout aussi réducteur et incohérent, du mouvement de la création comme supérieur à l’art figé et de refus violent face à toute tentative d’interprétation de l’art, car cela reviendrait à l’enfermer. La mort de Paz annihile cette opposition sans la résoudre, et laisse César mariner dans son cercle vicieux.

Plonger m’a beaucoup rappelé 99 francs de Beigbeider, par la superficialité qui s’y déploie, les détails matériels qui ne sont là que pour souligner la richesse du narrateur… et le vide de sa vie qui s’en dégage. Car il peut bien courir de pays en pays, avoir des amis financiers, côtoyer plein de jolies filles, de gens célèbres, avoir tous les privilèges de l’argent et du luxe, le journaliste n’en est pas moins seul dans son deuil, son incompréhension que ne peut sublimer nulle œuvre d’art, pas même celle de Paz ; nul discours, pas même le sien, ni celui de l’auteur.

Je ne conçois de cohérence à Plonger qu’en le prenant au second degré, comme un portrait au vitriol, noir et ironique, de l’impasse dans laquelle se trouveraient l’intelligentsia de l’art contemporain, la civilisation européenne, et même l’amour, dépassés face à une réalité trop rapide, à laquelle ils ne trouvent plus de sens. Comme le récit d’un échec à cerner, à maîtriser le monde actuel, et de la panique qui s’ensuit. Je ne crois guère que ce soit une démarche consciente de l’auteur… mais soyons bons princes, et laissons-lui le bénéfice du doute, à défaut de conseiller son livre.

Christophe Ono-dit-Biot - © Hélène Pambrun

Christophe Ono-dit-Biot – © Hélène Pambrun

Cécile, l’Express est bien d’accord avec toi ! (ndlr)