En sélection à Cannes 2013, « Borgman » est un objet filmique très carré, propre sur lui. Et pourtant, la menace que constitue son antihéros principal, une sorte de vagabond dénommé Camiel Borgman, est le principal atout de ce nouvel opus du réalisateur des « Derniers Jours d’Emma Blank », Alex van Warmerdam.

Le postulat de départ est très simple : sortant d’une cabane enfouie dans la forêt (un peu comme les palombières au sol), Camiel échappe au curé et ses chiens venus le déloger de force et avec carabines, et tente de demander une douche à un couple vivant dans une résidence pavillonnaire. Le couple, c’est Marina (Hadewych Minis) et Richard (Jeroen Perceval), et ce dernier va refuser violemment. D’autant plus que Borgman tente de se faire passer pour un ancien patient de Marina. En jouant sur sa corde sensible, celle-ci va consentir à lui donner un logement dans une cabane en face du pavillon. Très vite, deux chiens errants font irruption dans la résidence, au nez et à la barbe des habitants. L’engrenage ne fait que commencer…

En Camiel Borgman, Jan Bijvoet, qui vient du monde du théâtre hollandais, livre une prestation fascinante, avec des expressions nobles et tendres qu’il sait activer et désactiver en un clin d’oeil. De la battue inaugurale jusqu’à la fin du film, les analogies avec un maître Renard plus retors et cryptique sont légion, au risque d’alourdir le film. Malgré l’amalgame de figures démoniaques que constitue « Borgman », van Warmerdam ne laisse jamais dépasser le cadre ou basculer les choses dans l’hystérie ou un slasher de mauvais goût. Ici l’ambiance se rapproche plus de « Funny Games ». Le spectateur est mis à témoin, à travers des astuces dans la gestion de l’espace, de ce que la famille de Marina ne voit pas.

Macabre, « Borgman » l’est assurément, et les meurtres sont mis en scène avec un humour noir qui peut diviser le public. A vrai dire, il figure parmi les cinq films les plus noirs que j’ai pu voir cette année. La bande de Borgman n’aime pas trop laisser de traces ou les conséquences douteuses, et les armes à feu sont très peu utilisées, ou alors pour un intrus de deuxième catégorie. Non, ici l’empoisonnement est privilégié, une touche très « old-school » qui intrigue plus qu’elle ne laisse coi. « Borgman » n’a pas recours au bain de sang dans la maison-cible, et ce choix s’avère plus sadique, tant les victimes semblent agoniser. Van Warderdam ne répond pas, ou très peu, à ses questions, et laisse le public à son malaise.

Borgman (Jan Bijvoet) ou les joies de l'homicide propre et hygiénique.

Borgman (Jan Bijvoet) ou les joies de l’homicide propre et hygiénique.

La menace domestique qu’est Camiel est amenée par Marina, et cette relation même, pleine d’illusions et de projections, qui marque la dramaturgie du film. C’est d’ailleurs elle qui invite Borgman à ne pas partir, provoquant cette réplique prophétique et glaçante : « Si je reviens, il y aura des conséquences ». Mais le goût d’inachevé qui ne quitte pas nos mirettes interloquées provient aussi de l’absence de motivations claires de Borgman. En prenant à revers les attentes d’un spectateur élevé au polar qui retrace dans sa tête les motivations financières ou vengeresses de l’intrus, Van Warderdam révèle ainsi sa volonté de montrer la désarticulation familiale par le menu. Pour ce faire, il est tout aussi méthodique que son personnage, n’hésitant pas à faire basculer le récit à la limite du fantastique.

Le caractère troublant, insidieux de « Borgman » est gage de réussite, mais ne demande certainement pas l’adhésion de tous les publics. Mais finalement, il ne s’en porte pas plus mal.