« Prometheus » était un film aussi basé sur la construction d’un univers et de visuels travaillés et déroutants que « Cartel » érige son scénario en Bible. Revue d’un film qui risque de polariser autant le public que sa précédente sortie.

Tout commence comme un thriller hollywoodien basique : le Counsellor, avocat type qui revêt les traits de Michael Fassbender est sous la couette avec Laura, sa fiancée qu’il va bientôt demander en mariage. Scott choisit de montrer longuement les deux terrés sous la couette en ouverture. Pour ce faire, il va chercher un diamant rare à incruster sur sa bague de fiançailles directement à Amsterdam. Le plus pur geste romantique. Oui, mais voilà : pour ce faire, il va accepter de faciliter la défense de trafiquants de drogue. La rencontre avec l’intermédiaire, Westray (Brad Pitt), va être pleine de défi et d’avertissements. C’est aussi le premier d’une longue série de joutes verbales de hautes volées entre acteurs de haut niveau. « Cartel » appâte le chaland avec la promesse de frissons, mais se moque de sa cargaison de drogues (habilement dissimulée dans un camion de fosse septique) comme de sa première chemise. Cela ne sert que de MacGuffin pour montrer un engrenage habile et méthodique. En un certain sens, « Cartel » prend le contrepied de « Savages » d’Oliver Stone : pas de chef de cartel hystérique à la fausse perruque ou de Benicio del Toro à la moumoute pour torturer notre Counsellor. A l’écran, on ne verra que des hommes de main ou des intermédiaires nerveux (Brad Pitt y est un Texan très pragmatique).

Counsellor et Laura : derniers moments de plénitude et sérénité.

Counsellor et Laura : derniers moments de plénitude et sérénité.

« Cartel » se moque bien du péché de luxure ou de quelconques repères moraux : sa pièce centrale est le personnage de Cameron Diaz en Malkina, qui connaît tout de ce monde en tant que « trophy wife » de Reiner et va aller perturber un prêtre par simple ennui, prétextant un désir de confession. Ridley Scott filme les maisons de luxe et bars privés avec souci de l’esthétisme : tout est propre, ce qui n’est qu’une préparation des déflagrations de violence qui enrobent le film. Car, aussi propres sur eux qu’ils soient, les personnages de « Counsellor » sont tous remplis d’objectifs purement égoïstes, voire antipathiques. La grande qualité du film est de leur faire s’interroger sur le caractère raisonnable de tremper dans ce milieu, et de devoir assumer les conséquences qu’ils ne veulent pas voir. C’est sa qualité, et en même temps sa gageure : la suspension de crédibilité demandée pour les séquences de réflexion métaphysique sur l’acceptation de la mort et du deuil est assez grande. « Cartel » partage ainsi le goût du verbe fleuri avec Tarantino, et prend un malin plaisir à maltraiter ses acteurs. Le spectateur venu pour des séquences d’héroïsme ou une quelconque intervention de la DEA en restera pour ses frais : le linge sale se lave entre malfrats ici, et tous les personnages pratiquent la fuite en avant. Lorsque la Faucheuse intervient, c’est pour brutaliser et appliquer des règles barbares à des personnes vivant dans un très haut standing. Une irruption de chaos totalement maîtrisée par Ridley Scott, qui peut se permettre ce coup de pied dans la fourmillière grâce à un Who’s Who d’acteurs internationaux de haut vol. Ceux-ci ne tirent pas la couverture à eux, et l’utilisation de Brad Pitt est totalement calibrée et à contre-courant, un peu une extension de « Cogan’s Trade ». Même Dean Norris, le Hank de « Breaking Bad » est utilisé à meilleur escient.

Vendu comme un thriller chic et trash, « Cartel » entrechoque deux mondes aux principes aux antipodes l’un de l’autre avec une verve destroy qui n’est pas sans rappeler un Paul Verhoeven. Contre toute attente, Ridley Scott vient de livrer un opus péchu, exigeant et étrange qui confirme sa seconde jeunesse après de nombreux égarements sur les quinze dernières années (« Robin des Bois », « Une bonne année »).