La voici donc enfin en salles cette Vie d’Adèle, tant attendue par certains, tant critiquée par d’autres. Réalisé par Abdellatif Kechiche (La Graine et le mulet, L’esquive), La Vie d’Adèle a vécu plusieurs buzz avant même de sortir au cinéma. Palme d’or à Cannes, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos qui s’affichent bras dessus bras dessous avec Abdellatif Kechiche, et puis c’est le drame : on apprend qu’il les aurait « maltraitées » pendant le tournage en leur en demandant trop. Pire, Léa Seydoux affirme qu’elle ne tournera plus jamais avec lui et arrête la promotion du film. C’est dans ce climat que La Vie d’Adèle est sorti au cinéma le 9 octobre dernier.

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Emma et Adèle

Le pitch

L’histoire est très simple. Adèle est au lycée. Elle a des copines et sort avec des garçons. Rien de plus normal. Elle aime lire et analyse les classiques littéraires avec ses mots d’adolescente. Un jour, alors qu’elle vient de rompre avec son copain parce qu’elle n’arrive pas à s’attacher à lui, elle croise le chemin d’Emma. Emma est artiste peintre, elle a les cheveux courts et bleus, elle fréquente les bars gays et ne laisse pas Adèle indifférente. Les deux jeunes femmes commencent une relation fusionnelle qui ne sera pas de tout repos.

Ce n’est pas sans en avoir entendu des tonnes que l’on va voir le film d’Abdellatif Kechiche. On en a entendu trop, d’ailleurs. Impossible d’aborder ces trois heures avec le détachement et l’objectivité dont on aurait eu besoin. On attend les scènes de violence pour lesquelles on sait que le réalisateur a poussé à bout ses actrices. On attend cette intensité qu’on nous a promise, que vont nous envoyer Adèle et Léa. Et le film commence.

La Vie d’Adèle

La Vie d’Adèle est à proprement parler… la vie d’Adèle. Tout est centré sur elle, on ne voit qu’elle. La performance de Léa Seydoux a beau être bonne, il est évident qu’Abdellatif Kechiche a tout misé sur la jeune Adèle Exarchopoulos. On l’accompagne dans ce tourbillon émotionnel qu’elle va vivre. La caméra ne la lâche pas d’une semelle. Quand elle marche, quand elle parle, quand elle rit, quand elle mange, quand elle dort… avec gros plans à la clé, pas toujours indispensables… Rien ne nous est épargné.

Le réalisateur cherche à faire ressentir l’intensité de la vie d’Adèle dans le visionnage du quotidien parfois le plus plat. Certaines scènes tournées dans ce sens sont réussies et, dans leur banalité, transmettent absolument les émotions ; mais de loin pas toutes. Même si on comprend que le film a choisi le factuel et le silence, on reste sur notre faim. Certains sujets qui auraient pu, ou dû, être importants (le rapport aux parents, aux copains d’école, dans le prisme de cette relation homosexuelle, l’art, les études, les classes sociales) sont juste effleurés.

Un mot sur le sujet des classes sociales, justement. Car on a beaucoup dit que le film illustrait aussi la différence sociale. Je n’ai pas trouvé. Ou plutôt, si illustration de différences sociales il y a, elle est bien schématique. Dans le sens où Emma est une artiste déjà connue, entourée d’amis galeristes, et a des parents hyper ouverts au sujet de son homosexualité ; quant à Adèle, elle « rêve » de devenir institutrice, ce qui étonne les amis d’Emma (ce n’est pas assez hipster, sans doute) et des parents ultra tradi, qui n’envisagent même pas l’horizon de la possibilité de l’hypothèse que leur fille puisse aimer une autre fille. Les choses sont posées telles quelles, et jamais nuancées. Un brin schématique, isn’t it ? Pour moi, ce postulat fait clairement perdre au film de sa crédibilité. Il s’agit d’une exposition factuelle des situations environnementales d’Adèle et Emma : je n’y ai vu aucune « analyse ».

Un film assez inégal

Pour en revenir à la réalisation d’une manière générale, certaines scènes sont assez fortes et conformes à nos attentes : la rencontre, la séduction, puis les disputes… (Surtout les disputes, et notre curiosité mal placée sur la maltraitance réelle ou non des actrices est tout à fait satisfaite : Léa et Adèle ont l’air au bout du rouleau).

Des thèmes traités de manière basique

Quant à la relation d’Adèle et Léa, elle est traitée de manière on ne peut plus basique. Et croyez bien que j’aurais bien aimé en dire autre chose. Quand j’ai vu que La Vie d’Adèle durait trois heures, je me suis dit qu’il avait été l’occasion pour le réalisateur de développer au maximum son sujet. Pourtant, le moment de la rencontre est plutôt bien fichu, et joli dans sa simplicité : elles se croisent, elles se recroisent, elles se revoient, ne savent pas trop quoi se dire car il n’existe que le désir entre elles. Et puis la relation commence, et c’est le début d’un peu n’importe quoi. Je ne parlerai pas des trop longues et nombreuses scènes de sexe totalement inutiles. Elles ont peut-être un intérêt scénaristique quelconque : si vous avez une idée, je suis preneuse.

Emma et Adèle

Emma et Adèle

Ce que je veux dire, c’est qu’à partir du moment où Adèle et Emma sortent ensemble, tout a l’air de devenir très simple. La bagarre avec les potes du lycée a lieu avant le début de la relation : une fois qu’elles sont ensemble, Adèle ne se dispute plus jamais avec ses amis. Deux parents sur quatre seulement sont « favorables » à la relation, mais c’est pas si grave car les parents d’Adèle disparaissent mystérieusement au bout d’un moment. Adèle a l’air d’avoir déménagé, mais en même temps on dirait qu’elle organise des fêtes avec Emma dans leur jardin. Ou alors c’est un autre jardin. Euh en fait on ne sait pas du tout où elle crèche à partir de la moitié du film, mais au moins la question des parents est réglée. Les amis d’Emma sont des hipsters prétentieux qui considèrent que l’éducation c’est trop naze et qu’Adèle devrait plutôt être écrivain. Ce fossé entre Adèle et les amis de sa compagne pourrait être problématique, mais heureusement elle fait bien la cuisine donc ça passe.

La seule chose compliquée, finalement, c’est l’hésitation d’Adèle et le fait qu’elle continue à sortir avec des garçons, source de disputes avec Emma. A part ça, elles auraient pu vivre comme sur un long fleuve tranquille… Crédible ?

Un bon traitement de la dépendance amoureuse

Par contre, j’ai beaucoup aimé le traitement de la dépendance. Dépendance non pas amoureuse mais carrément viscérale qu’Adèle développe envers Emma. Elle ne peut pas se passer d’elle, physiquement. Elle a beau continuer à fréquenter des garçons, la relation qu’elle a avec Emma dépasse de loin tout ce qu’elle a pu connaître, et elle est persuadée qu’elle ne connaîtra jamais rien de si fort. Une dépendance qu’Adèle ne s’explique pas, et qu’elle nous fait partager avec intensité une bonne partie du film.

Pour finir…

Pour finir, je ne sais pas si La Vie d’Adèle méritait sa Palme d’or. Le film contient de bons éléments, en particulier les acteurs, et je ne parle pas seulement des actrices principales. Il ne s’agit pas de déclamations de tirades, mais de véritable appropriation de textes et de personnages. Certaines scènes sont bluffantes de naturel, et c’est ce que j’ai préféré.

Par contre, il reste trop en surface et traite ses sujets avec trop de distance et finalement peu de matière. La Vie d’Adèle aurait dû durer beaucoup moins longtemps, et aurait peut-être gagné en intensité, voire en efficacité. En gros, les éléments étaient là pour en faire un excellent film. On ne comprend pas quelle a été l’intention d’Abdellatif Kechiche, ce qu’il a voulu montrer exactement. On sort de la salle avec un sentiment d’inachevé, ce qui est regrettable au bout de trois heures. Le sentiment d’avoir tout suivi, mais pas tout compris. L’émotion pointe le bout de son nez lors de plusieurs scènes, mais l’ensemble laisse perplexe (voici une critique on-ne-peut-plus-positive par le Nouvel Obs pour contrebalancer)

Adèle Exarchopoulos, Abdellatif Kechiche et Léa Seydoux

Adèle Exarchopoulos, Abdellatif Kechiche et Léa Seydoux

La Vie d’Adèle est inspiré de la BD de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude (paru chez Glénat). La critique de Lola pour Small Things ici