Le postulat de départ de Prisoners est simple : dans une ville de Pennsylvanie, deux fillettes, de familles voisines, sont enlevées le jour de Thanksgiving. Pourtant, durant les deux heures 30 qui suivent, le réalisateur Denis Villeneuve (Incendies) va prendre l’exact opposé de l’approche traditionnelle d’un thriller hollywoodien.

Certes, on a  déjà vu toutes les scènes concernant l’émotion des familles, l’arrestation musclée du suspect numéro 1 en pleine forêt. Mais très vite, le film bascule, et on nous fait vite savoir que ce ne sera pas un thriller comme les autres. On délaisse très vite les familles pour avoir le point de vue de Keller Dover (Hugh Jackman), père d’Anna, et Franklin (Terrence Howard). Rongé par les lenteurs de la justice et la libération d’Alex (Paul Dano), suspect qui lui avoue à demi-mot savoir où se trouvent les filles alors qu’il empoigne sur la voiture de police, il va l’enlever et se salir les mains littéralement. Dans les confins d’une salle de bains d’une salle abandonnée va se jouer le passage à tabac d’Alex : théâtre long, lent, sans remords et sans complaisance.

Prisoners

©SND

Un vide étouffant

Au fur et à mesure que Keller devient hirsute, les yeux rougis par la frustration et le désir de retrouver sa fille, Villeneuve n’en fait ni un antihéros Eastwoodien ni un salaud. Au contraire, il étire le temps de ses séquences, nous fait vivre une enquête qui patauge au plus près, rend les pavillons résidentiels vides, glauques et inhospitaliers. « Prisoners » est un film de geôles. La geôle psychologique d’un tandem de personnages (Keller, mais aussi Loki) seuls, se chargeant de la recherche des deux fillettes sans aide. Dans le cas de Keller, il arrive à peine à communiquer avec sa femme et ses enfants, et le trauma familial qu’il tentait d’étouffer remonte à la surface. Quant à Loki, Jake Gyllenhaal se rapproche de son rôle de « Zodiac » dans sa méticulosité. Mais il pense avoir le contrôle en abusant de psychologie et de droiture alors que le contrôle de l’enquête lui échappe.

Les motifs de bois et d’écorces sont nombreux dans « Prisoners », sublimés par une photographie automnale de Roger Deakins, à n’en pas douter un atout dans la manche de Villeneuve. Ici, ils sont utilisés de manière oppressante et s’immiscent partout, même dans le van d’Alex, enveloppant tout et tous. Pour un film sobre dans son ton, et parlant de vacuité, le propos de « Prisoners » est pourtant bien présent. Ce n’est qu’une tentative d’exposition dans le dernier tiers du film qui sonnera comme un malheureux bémol, comme une tentative de donner au spectateur sur les nerfs des réponses par paquets de douze. En appellant au folklore des psychopathes du cinéma américain, « Prisoners » perd en force. En s’obstinant à refuser les raccourcis et les poncifs du thriller, Villeneuve livre une oeuvre crépusculaire, au coeur sombre et amer.