Sandra Lucbert choisit d’aborder dans son premier roman un sujet très actuel de société : la difficulté d’insertion des jeunes adultes dans le monde du travail. « Mobiles », ou le roman emblématique d’une génération.

Mathias, Méta, Raphaël, Marianne, Assia, Pauline, Emeric… Ils sont professeur, acteur, médecin, chercheur… Ou du moins ils essaient. Représentatifs de ce qu’on appelle « l’élite » de la société, ils viennent de terminer leurs études ou en sont à la toute fin. Des études valorisantes, difficiles, des diplômes reconnus, et pourtant… Domaines « bouchés », débuts difficiles, environnements malsains, leurs désillusions s’enchaînent à la vitesse grand V. Professionnellement, ils stagnent, ou bien ils craquent, et transposent leur mal-être directement dans leur vie personnelle. Relations amoureuses vouées à l’échec, tromperies, mensonges : c’est la spirale infernale.

Ce constat peut sembler bien noir, c’est sûr. Mais au-delà du fait qu’il pourra (j’espère…) faire réagir, je me suis retrouvée dans ces pages, ces histoires. On a tous un copain professeur, acteur, ou médecin, qui nous a raconté des situations équivalentes. On a tous fait partie d’un groupe de potes, dans lequel tout le monde galérait, quel que soit le diplôme, l’ambition, la profession.

On suit la chronologie grâce aux titres des chapitres, qui contiennent les mois, les saisons. L’occasion pour le lecteur de faire connaissance avec la farandole des personnages, qui évoluent plus ou moins selon la période de l’année. S’agit-il de réelles avancées, ou seulement de mouvements dans le vide ? Tout en posant des bases pessimistes, Sandra Lucbert distille l’espoir tout au long du livre.

Quelques petits exemples… Après son agrégation, Méta se retrouve professeur de français dans un lycée de banlieue, où les élèves sont ingérables. L’administration de ce lycée semble avoir baissé les bras, et elle cotoie d’autres collègues au bout du rouleau. Cas typique : on a tous entendu des histoires de copains ou copines obligés d’enseigner dans de tels établissements, suite à des classes prépa, agrégations, capes ou autres distinctions si difficiles à obtenir. Le type de diplôme qui n’apprend absolument pas à gérer une classe d’élèves, à moins que ce soit inné (c’est le cas de certains, heureusement). Les transports en commun interminables, le réveil très tôt, les journées éprouvantes, parfois violentes. Méta en vient forcément à douter de tout, et surtout de sa vocation.

sandra lucbert

© David Ignaszewski / Koboy © Flammarion

Quant à Raphaël, son petit ami, il est toujours en thèse. Pour pouvoir payer son loyer, il est employé à la BNF. Il range les livres des autres thésards, qui eux n’ont pas besoin de travailler pour vivre. Plein de rage devant cette injustice, il a du mal à réprimer des comportements violents, et, de plus en plus aigri, méprise à peu près tout le monde. Raphaël a pourtant de nombreuses qualités, il serait capable de faire beaucoup de choses, entre autres du cinéma, du journalisme, écrire… Il se montre particulièrement à l’aise et pertinent lorsqu’il s’agit de mener la cérémonie d’inauguration de l’exposition du frère de Méta. Coincé dans sa thèse et son sentiment d’injustice, il est incapable de voir la lumière au bout du tunnel.

Le flou professionnel se répercute donc dans le personnel. Trop de questionnement, trop de stress, trop de crises existentielles de toutes parts, pour aborder sereinement les relations amicales et/ou amoureuses.

Pour conclure, je dirais que ce roman de Sandra Lucbert m’a vraiment parlé. Je me suis reconnue quelquefois, et j’ai reconnu pas mal de mes amis. Des discussions interminables que nous avons pu avoir, notamment sur les « mensonges » entendus à propos des longues études, et la galère que ça peut être après…

Un livre qui fait du bien, on a l’impression d’avoir été moins seul au monde !