Depuis la mort de Steve Jobs, en octobre 2011, le fondateur de la firme de Cupertino Apple n’a jamais autant fait parler de lui. Il était donc logique qu’Hollywood s’empare illico de la vie de ce que beaucoup considèrent, au pire comme un génie futé du marketing, au mieux comme un visionnaire. Avant un biopic écrit par Aaron Sorkin, toujours en préparation, c’est donc « Jobs » qui a dégainé le premier, avec Ashton Kutcher dans le rôle-titre.

Jobs

©Metropolitan Filmexport

 

Si ce casting a pu prêter à sourire dès son annonce, on a du mal à se départir de ce sourire à la vision du film. En effet, si Kutcher a pu, ici et là, se révéler un bon acteur dramatique, le spectateur a du mal à voir Jobs dans celui qu’il reconnaît comme le vanneur potache de « Punk’d » ou « Mon oncle Charlie ». Kutcher se met dans la peau d’un personnage trop complexe à esquisser. Peu importe ses efforts dans son regard d’acier, fixé vers l’infini; ses mimiques; son intensité, qu’il module selon les réunions et les époques: son Steve Jobs ne reste qu’une ombre nourrie par les perceptions d’autrui.

Pour une biographie filmée, Jobs se retrouve souvent en territoire de téléfilm,(voir le making-of ) avec des acteurs de seconde zone. Mais son péché tient plus au grand écueil du genre: faire un film pour les Apple-addicts, donc une hagiographie du personnage. Dans les 20 premières minutes, on nous montre un Jobs étudiant qui est moins un ingénieur qu’un créatif trippant sous LSD, visualisant les possibilités là où nul autre ne le peut, virevoltant dans un champ sur fond de « Fantaisie Impromptue » de Chopin. On souhaite nous montrer un visionnaire, on n’aboutit qu’à un cliché prétentieux désincarné par un Kutcher en roue libre. « Jobs » nous montre moins l’homme que la légende autour de l’inventeur, réduisant l’équipe originale d’Apple Computers à des traits dégrossis de « computer nerds » (et un technicien à moto, point Iconoclaste). Seul Josh Gad s’en sort à peu près dans le rôle du bienveillant et bonhomme Steve Wozniak. Mais sa relation, puis sa scission d’avec un Jobs de plus en plus ambitieux et cassant restent à peine effleurées, au mieux expliquées à la sauvette.

Encéphalogramme plat

Jobs

©Metropolitan Filmexport

 

Afin d’éviter toute critique d’hagiographie, deux ou trois scènes nous montrent l’autre face de Jobs, volontiers clivant et sec avec son équipe, ayant de moins en moins de scrupules à faire le ménage dans ses propres équipes si elles ne respectent pas sa vision. Si un des personnages lui dit: « Steve, tu es un trou du cul », ce n’est clairement pas le cas du réalisateur, Joshua Michael Stern. Il ne semble pas trouver d’équilibre entre ses scènes de discours de motivation, entouré de 30 employés d’Apple, et son drame personnel autour de sa fille qu’il souhaite maintenir le plus loin possible de lui, pour des raisons qui ne tiennent qu’à Jobs. Stern ne tente pas d’éclaircir les zones d’ombre de l’inventeur du MacIntosh en prenant parti dans la dramaturgie. Résultat: « Jobs » suscite un ennui poli, une photographie terne qui a de la peine à nous projeter dans les années 1970 et 1980, qui constituent le gros du film.

Steve Jobs, le businessman intraitable et âpre? On le voit à l’écran, sans pour autant tenter d’éclaircir le bien-fondé de son sens des affaires. Stern ne semble pas faire confiance à son public: les scènes où un personnage expose toute la situation personnelle de Jobs alors qu’on vient de faire un bond de plusieurs années sont légion. « Jobs » aurait pu être perçu comme une entreprise cynique, cherchant à capitaliser sur la fascination autour du personnage. Bonne nouvelle: ce n’est pas le cas. Mais cela n’en fait pas un biopic réussi. En nous montrant Jobs en porte-à-faux avec des gros bras du business (mention spéciale Cabotinage à Matthew Modine en John Sculley, nemesis de Jobs qui va le conduire à son exclusion d’Apple), Stern tente de mettre sur un piédestal et simplifier un homme qui n’hésite pas à faire un maximum de vide autour de lui, et dont le culte de la personnalité est assez certain. Le film s’achève comme il a commencé: avec une représentation béate de Jobs le génie, la figure d’inspiration, qui sort un prototype d’iPod de sa poche sous les vivas. Et on sort dans la salle autant dans le flou que quand on y est entrés.