La Nostalgie heureuse est le cru 2013 d’Amélie Nothomb, publié comme à chaque rentrée littéraire chez Albin Michel. Désormais, les fans de la romancière belge préférée des français peuvent se ruer chez leur libraire afin de se procurer le précieux.

amélie-nothomb-nostalgie-heureuseLa couverture l’annonce : c’est un roman. Pourtant, après la lecture de La Nostalgie heureuse, on peut se poser la question. Le contenu ressemble plus à un journal de bord qu’à un roman. Intriguée, j’ai tenu à vérifier par moi-même la totalité des livres d’Amélie Nothomb : toutes les couvertures mentionnent qu’il s’agit d’un roman, à l’exception de Biographie de la faim. Pour ceux qui l’ont lu, souvenez-vous que la quatrième de couverture annonçait déjà la couleur avec cette simple phrase : « La faim, c’est moi ». On serait donc tenté de croire Nothomb quand elle nous informe qu’il s’agit d’un roman. Et pourtant…

Au début de La Nostalgie heureuse, nous découvrons Amélie qui cherche désespérément à retrouver Rinri, puis Nishio-San par téléphone. Le temps a passé depuis leurs derniers échanges, elle redoute leur réaction, leur voix, les émotions d’autrefois. Une équipe lui a proposé de tourner un reportage pour France 5 au pays de son enfance. Cette émission a effectivement vu le jour, grâce au travail de l’équipe de Laureline Amanieux :

Et puis, le jour du grand départ arrive et Amélie nous raconte ces retrouvailles avec ce pays adoré. Mais cette fois, nous sommes loin des situations drolatiques auxquelles elle nous a habitués depuis si longtemps lorsqu’il s’agit de parler d’elle. Dans La Nostalgie heureuse, ce n’est pas Nothomb qui se met en scène, c’est Amélie qui s’exprime. Pour la première fois, on y découvre une Amélie touchante, bouleversée, déstabilisée par ce qu’elle vit et surtout vraie. C’est bien sa voix qui résonne au détour de chaque phrase. Pas d’envolées lyriques cette fois mais seulement le récit d’un voyage que l’on devine émotionnellement éprouvant.

Ceux qui lisent Nothomb pour ses trouvailles langagières seront sans doute un peu déçus. Ce n’est pas un Nothomb classique, Stupeur et tremblements est bien loin. La Nostalgie heureuse n’en est pas moins intéressant. C’est du Nothomb brut, sans les fioritures.

Mais en tournant la dernière page de ce qui ressemble à s’y tromper à un journal de bord, on se souvient de la mention en couverture : « Roman ». Et on s’interroge. Ce reportage a eu lieu, c’est indéniable. Alors où s’arrête la réalité ? Quand commence la fiction ? Et c’est sans doute cela le secret d’Amélie. Elle joue constamment avec les frontières du réel, se joue de notre vigilance et réécrit l’histoire. Réécrit ? Je miserais plutôt sur un récit très personnel. Car finalement, qu’est-ce que la réalité ? Le souvenir d’un événement est inévitablement tronqué par les émotions, la manière dont on a vécu cette réalité, la façon dont on l’a perçue.

Amélie Nothomb l’annonce en première page de ce livre : « Tout ce qu l’on aime devient une fiction (…) à aucun moment je n’ai décidé d’inventer. Cela s’est fait de soi-même. Il ne s’est jamais agi de glisser le faux dans le vrai, ni d’habiller le vrai des parures du faux. ce que l’on a vécu laisse dans la poitrine une musique : celle que l’on s’efforce d’entendre à travers le récit.« . Alors finalement, où se trouve la frontière entre récit et roman ?

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La Nostalgie heureuse est à mettre à part dans la bibliographie d’Amélie Nothomb. Car même s’il a les allures d’un roman de Nothomb (une photo de la romancière en couverture pour masquer les maigres 150 pages du contenu), il ne peut pas être comparé aux 22 précédents. En considérant que c’est bien une espèce de journal de bord, on y découvre des impressions livrées telles qu’elles sont ressenties. Amélie semble déstablisiée de découvrir que le temps s’est écoulé, la vie a continué sans elle. Les choses qu’elle pensait immuables ont changé à tel point qu’elle peine à retrouver les rues, les bâtiments de son enfance. Et puis, elle découvre à quel point certains de ses souvenirs l’ont trahie : ces choses qu’elle avait rêvées depuis tant d’années semblent aujourd’hui bien anodines. Le temps passe et on est finalement bien peu de choses.

Dispersées par-ci par-là, Amélie Nothomb sème quelques phrases assassines à l’égard de l’équipe de tournage, s’étonnant de l’intérêt qu’ils peuvent avoir à filmer certains plans. Et nous voilà replongés dans cette émission diffusée à l’automne 2012. Si certains plans semblent en effet un peu saugrenus, d’autres par contre s’apparentaient à une violation de l’intimité (je pense tout particulièrement au moment des retrouvailles avec Nishio-San qui était d’une intense émotion). Alors je m’interroge : pourquoi Amélie Nothomb a-t-elle choisi de publier ce roman-ci ? On sait qu’elle en écrit plusieurs chaque année alors pourquoi celui-ci spécifiquement ? De toute évidence, elle n’a pas gardé un bon souvenir de ce tournage, mais pourquoi l’affirmer aussi publiquement et clairement ? N’oublions pas : nous sommes sous couvert de roman mais tout de même, le doute n’est pas véritablement permis. Et pourquoi ce roman si particulier ? Une thérapie ? Une façon de dire au revoir à ce pays chéri ?

 

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