Entre deux films de superhéros, Joss Whedon arrive quand même à se satisfaire d’un projet de bien moindre envergure en adaptant Much Ado About Nothing de Shakespeare en noir et blanc avec sa bande d’acteurs issus de Buffy et Angel.

Much Ado About Nothing

©Bellwether Pictures

 

Si l’on regarde l’adaptation de « Much Ado About Nothing » (Beaucoup de Bruit pour Rien) en tant que tel, il s’agit d’une adaptation mineure mais compétente de l’une des pièces de Shakespeare les plus régulièrement adaptées sur les planches, ou en téléfilm. Seul Kenneth Branagh s’est essayé à une adaptation cinéma, en 1993. Mais si l’on regarde le même film comme une réaction épidermique, Joss Whedon, à la préparation des « Avengers« , qui est devenu le troisième plus gros succès mondial au box-office, il devient de suite beaucoup plus intéressant.

Même s’il a fait sa réputation autour de séries très ancrées dans leur genre (fantastique, science-fiction) mais avec des personnages très complexes et à la dramaturgie assurée et surprenante, Whedon n’a jamais vraiment produit de film dans des genres plus conventionnels (comédie dramatique, drame, comédie). En adaptant mot pour mot les mots de Bilou (appelons Shakespeare ainsi…. Ah, non, mieux vaut l’appeler William.), il est également amputé de ce qui a fait sa renommée: ses dialogues perçants et animés, parfois grinçants, quasiment toujours dans le mille. Dans « Much Ado About Nothing » beaucoup de choses semblent indiquer l’inverse d’un caprice mégalomane de réalisateur: on lui reproche sa réalisation de téléfilm? Il va prendre sa propre maison (luxueuse et chaleureuse, dirons-nous sans verser dans l’inapproprié) comme terrain de jeu pour cadrer ses recoins et y mettre en scène ses acteurs avec élégance, et, oui, un certain sens de la retenue.

Much Ado About Nothing

©Bellwether Pictures

En tout cas, Shakespeare présente un obstacle: son langage étant riche et noué de ponctuations, ce qui rend « Much Ado About Nothing » potentiellement un exercice de funambule. Mais Whedon conserve son autre arme fatale: son sens du casting, et un certain talent pour puiser dans son écurie d’acteurs réguliers. C’est donc Alexis Denisof et Amy Acker, déjà des figures du Whedonverse, qui jouent Benedick et Beatrice. Et disons-le franchement: les deux (mais surtout Amy Acker) crèvent l’écran. Acker irradie l’écran de sa présence en tant que Beatrice, et s’en sort le mieux avec le phrasé des répliques du XVIe siècle. Un point d’ancrage pour Whedon, qui n’a pas l’air de jouer franchement dans sa cour. Par respect pour la pièce originale, il évite de trop pousser l’humour et le décalage dans ses choix de direction d’acteurs, malgré la présence de Nathan Fillion en garde prétentieux et vain. « Much Ado About Nothing » recèle assez de puissance dans son intrigue pour ne pas en ajouter dans les déviances et digressions décomplexées. Ceux qui veulent une version gonzo de Shakespeare sont invités à passer leur chemin.

Much Ado About Nothing

©Bellwether Pictures

Léger comme l’air

Whedon a décrit ce film comme « le film amateur le plus cher de l’histoire« . Il n’a pas tort: l’affaire reste intimiste et discrète tout du long. Le rythme est posé, et l’on se surprend en témoin de la soirée centrale au film, une sorte de fenêtre sur les soirées privées californiennes. Le noir et blanc n’aide pas à sortir de la tête l’impression qu’on regarde un film délicieusement rétro et sorti tout droit du Vieil Hollywood. Sans le précis du phrasé, Whedon est perdu, et le pari d’adaptation est, dans l’ensemble, réussi. Il n’en reste pas moins que le film en lui-même reste mineur et assez vite oublié. Il affirme les capacités extraordinaires d’Amy Acker en tant que personnage principal, qui devrait être visible sur grand écran bien plus souvent; et il prouve que Whedon, le metteur en scène, comprend la nécessité de servir le matériel plutôt que d’affirmer son identité de façon biaisée. Là où les mauvaises langues diront qu’il s’agit d’une digression prétentieuse que Whedon pouvait se permettre- le film a été tourné et monté en catimini avant de faire quelques festivals de prestige comme Sundance et Toronto-, Much Ado About Nothing rend Shakespeare accessible et ludique à un public plus jeune et « hip » dont ce ne serait pas forcément la destination première pour son divertissement.