Only God Forgives est le dernier long métrage réalisé par le décalé quadragénaire danois Nicolas Winding Refn. Révélé au grand public avec le très jouissif Drive en 2011 qui a aussi fait exploser la carrière de Ryan Gosling. Film qu’il a d’ailleurs repris après une restructuration complète, au départ doté de plus de 100M de budget et avec Hugh Jackman dans le rôle principal (les versions diffèrent, on peut lire ailleurs le nom d’Harrisson Ford), quand Refn a repris le flambeau on ne lui avait laissé que 10M de budget. Dans tous les cas il nous a laissé une belle leçon, pour faire un bon film on n’a pas besoin d’un budget faramineux… Surtout qu’il lui a valu le Prix de la meilleure mise en scène à Cannes.

Bien sûr Drive n’est pas sa seule réalisation, Refn a en tourner une dizaine d’autres, comme la série des Pusher, une sorte de biopic sur le célèbre prisonnier britannique Charles Branson, et son très étrange et mystique Valhalla Rising avec Mads Mikkelsen.

Bref, c’est avec un filet de bave bien pendant que j’attendais Only God Forgives. Il faut dire qu’il vient juste d’être projeté à Cannes, et les réactions étaient mitigées. Certains parlaient de violence brouillon et gratuite, quand d’autres ne savaient tout simplement pas quoi dire, avec une mine de WTF. C’est bizarre, quand c’est Tarantino qui le fait, tout le monde s’acclame. Merci Français de réclamer un énième film sans saveur dans un décor et une ambiance fade remplis de bons sentiments à l’ambiance familiale. Merci Cannois temporaires de nous raconter n’importe quoi, une énième fois lorsque vous ne visionnez ces films que pour parader devant les photographes et payer des bouteilles de champagne à 300 euros. Heureusement que certains ont encore un peu d’ambition et ne se contentent pas de faire les mêmes films mis en boite pour cibler le grand public.

Ainsi notre Hollandais pose sa caméra de l’autre côté du Pacifique (Drive était à LA), dans les bas-fonds de Bangkok (en Thaïlande).  On retrouve notre Ryan Gosling, Julian, qui a fui la justice américaine, dirigeant un club de boxe thaïlandaise servant de couverture à son trafic de drogue.
Sa mère, chef d’une vaste organisation criminelle, débarque des États-Unis afin de rapatrier le corps de son fils préféré, Billy : le frère de Julian vient en effet de se faire tuer pour avoir sauvagement massacré une jeune prostituée. Ivre de rage et de vengeance, elle exige de Julian la tête des meurtriers.
Julian devra alors affronter Chang, un étrange policier à la retraite, adulé par les autres flics …

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Le ton est donné d’entrée de jeu, ambiance underground, le générique est en Thaïlandais, sous titré en Français (ou en Anglais si vous avez la chance d’avoir un cinéma qui propose la VO, fait rare pour nous pauvres provinciaux). Et oui, malgré son précédent succès Refn a dû réunir des partenaires de productions locaux, qui le diffuseront en Asie. Prenez vos lunettes, beaucoup d’échanges se font dans la langue locale et sont sous titré.

Passons l’analyse chronologique coupant à tout suspens, voyons la réalisation.

On retrouve rapidement la marque de fabrication de Refn.

Le cadrage, si spécifique, nous met directement dans une ambiance intime, au plus proche des émotions des personnages.

Comme dans Drive, les dialogues ne prendraient au total pas plus qu’un bloc note.  Tout est dans la mise en scène, le montage, et la bande son. La caméra fixe, tournoie et suit comme une ombre les protagoniste. Et tout ceci avec une précision et une pureté déconcertante. J’ai horreur des plans caméras à l’épaule, qui, voulant donner un aspect dynamique, ne sont qu’une excuse pour économiser sur les rails et finissent par donner un côté brouillon. Pire encore, les plans tournés sur rails à qui l’ont donne un effet tremblement en post production à tout va. Et ne parlons pas de la mode « caméra embarquée » façon Chronicle, Pas très normales activités, tous les films d’action et autres… C’était innovant au temps Projet Blair Witch, mais stop, les prises à la volée sont bonnes lorsqu’on filme avec un Iphone dans la rue !

Qu’il est bon de profiter d’une mise en scène ultra soignée, se retrouver comme un spectre au milieu de l’intrigue… Enfin bref, vous l’aurez compris, chaque cadrage, déplacement est millimétré comme un ballet.

Toujours dans la mise en scène, on retrouve avec plaisir cette notion de l’éclairage si particulière. On se retrouve la plupart du temps dans des espaces calfeutrés à ambiance… pop électro. Scène très sombre avec néons rose, rouge, violet, bleu, et malgré cela, sans entacher un seul instant la distinction de chaque élément. On passe dans les couloirs d’un bordel, au restaurant, dans l’ascenseur de l’hôtel, ou simplement devant un bar en ravivant nos pupilles. Un gros point pour l’esthétique et les décors. Bangkok n’a jamais aussi été aussi glamour que dans ce film.

Vient le montage. Refn prend son temps, et là aussi on apprécie. Etant donné la pauvreté des dialogues, il fallait au moins ça pour coller au plus près des émotions des protagonistes. Rien n’est superflu, tout est épuré pour laisser place à une ambiance tantôt pesante qu’anxiogène. L’esthétique de l’image combinée au son suffit. La scène du combat surprend, avec seulement une vingtaine de plans. La seule préparation à l’affrontement ( regards qui se jaugent, retroussement de manches, slow motion) m’a hérissé les poils (et ce n’était pas à cause de la climatisation de la salle). Plutôt que miser sur un montage agressif, la caméra tourne autour des adversaire, simplement, et on entend le moindre bruit comme si on y était. Grattement de chaussure, souffle, et bruit de chair contre chair.

Toujours sur le montage, un point fort, le Hollandais est un des rares réalisateurs à monter en mettant d’abord la musique pour monter par dessus, et ça se sent. Il a gardé Cliff Martinez, qui avait déjà fait un boulot remarquable pour Drive, et la sauce prend une nouvelle fois. Toujours armé de son synthé et de ses sonorité pop-électro 80, synthé et lourdes basses, la musique joue un rôle à part entière. Beaucoup de scènes sont muettes, tant les sons sont justes.

A noter, depuis quelques jours, il est de plus en plus dur de retrouver la bande son sur internet, tant Warner fait supprimer les liens pour violation de droits d’auteur. C’est dommage, on aimerait s’y replonger, mais ça reviendra.

Les acteurs… Que dire, Ryan Gosling prouve une bonne fois pour toute qu’il est inutile de l’engager pour sa belle gueule dans des comédies romantiques ( comme Crazy Stupid Love) tellement son talent est grand. Cet homme a une intensité du regard et une aura qui lui économise de longues répliques. Une classe énorme alliant mal-être, pudeur, et désinvolture. Dans les nouveaux venus, Kristin Scott Thomas assume son coté plus viscéral de mère mafieuse, dominatrice et séductrice, mais pas pour autant démonstratif, de même que Vithaya Pansringarm qui assure le justicier que l’on détestera. Car  chez Nicolas, les gentils ne sont pas forcément attachants, les méchants ne sont pas détestables, personne ne tombe dans le cliché de la dualité ombre et lumière.

Enfin, on a beaucoup entendu parlé de la brutalité de ce film. Je ne comprends toujours pas… Quand c’est Tarantino on trouve ça délire ( mais je t’aime Quentin, ne tentons pas de comparer). Dans ce film, malgré que la violence soit présente, elle est muette, orchestrée, voir… poétique. On ne voit que très rarement les sentences, on constate surtout les corps sans vie ensuite. Bon oui, à certains moments on la voit ouvertement, mais le malaise est surtout psychologique à cause de la tension qui la précède, des rares cris qui vont avec. Le budget hémoglobine est minime, les coups de sabres se font hors champ… Pas de quoi crier au scandale quand tout le monde se précipite sur des films d’horreurs ou d’action au PAN PAN.

La fin laisse perplexe beaucoup de critiques. Nicolas Winding Refn ne fait pas de fin glorieuse ou épique, il n’y a ni victoire ni défaite, pas de conclusion… Ce qui reste dans sa logique.

En bref, c’est un film plutôt viscéral, psychédélique et intimement cru. Ça ne veut pragmatiquement rien dire. Si vous attendez de longues tirades, que les personnages crient ce qu’ils ressentent, ce qu’ils font ou projettent, de l’amour, de la bonne morale, des bons sentiments, c’est loupé. Si vous cherchez quelque chose de plus intime, personnel et soigné comme Drive, foncez,  MAIS CE N’EST PAS DRIVE !

Vous adorerez ou resterez de marbre, personne n’est dans le vrai tellement l’ambiguïté est assumée, mais ça vaut le coup.

Attention, je ne crie pas au film d’auteur réservé aux puristes, mais il est sur qu’il n’est clairement pas à classer dans la catégorie « commercial ».