Gérald n’est pas très heureux dans la vie. Parisien, la trentaine, employé à la BNP, il mène une existence plate, sans relief. Il est seul parce qu’il est transparent. Il le dit lui-même : personne ne le remarque. Personne ne fait attention à lui. Il ne sait pas vraiment pourquoi il se lève le matin, jusqu’à ce qu’il rencontre Victoire, qui travaille avec lui à la banque. A partir de ce moment-là, et persuadé qu’il n’a aucune chance de la séduire tel qu’il est, il décide d’entreprendre l’action folle qui la fera tomber amoureuse de lui. Il traversera la Manche à la nage.

Ce qui nous frappe tout d’abord, au sujet de Gérald, c’est sa solitude. Sa très grande solitude. A vrai dire, durant plusieurs chapitres, il nous en parle. Ses parents n’ont jamais fait attention à lui, alors qu’ils prenaient soin de ses frères et soeurs, et ils ont même fini par déménager à l’étranger, sans prendre la peine de l’emmener avec eux… Il ne leur en veut même pas, et il les comprendrait presque, car de toute manière il s’est toujours senti transparent. Toute sa vie. Ses collègues non plus ne semblent pas le remarquer. Il a même fini par en faire un « talent », et a accepté quelques missions de détective privé pour arrondir ses fins de mois… Un peu gros, allez-vous me dire. Oui, mais on s’en fiche. J’y ai vu la métaphore de la solitude humaine à notre époque, et je dirais même : typique aux grandes villes. On sent bien que Paris engloutit le personnage, qui croise tant d’autres personnes semblables et différentes de lui, qui sont toutes si sollicitées de toutes parts et de nul part en même temps, et chacun finit par se retrouver seul avec lui-même, ne sachant comment exister.

Gérald a donc décidé de traverser la Manche à la nage pour épater sa belle. Par cet exploit, enfin, il pourra devenir quelqu’un de remarquable (dans le premier sens du terme) à ses yeux : il en est certain. Il s’occupe donc du matériel nécessaire. Ce passage est particulièrement drôle. Que peut-on acheter chez Decathlon pour réussir cette traversée, quand on n’est pas forcément bon nageur, ni très sportif ? Palmes, super combinaison, etc…

Patrice Leconte prête son humour à son personnage. Gérald a beau être assez désespéré (je crois qu’on peut le dire), il n’en est pas moins très drôle. Les situations souvent cocaces dans lesquelles il se retrouve, sont décrites avec un faux premier degré parfaitement maîtrisé, qui nous fait rire à tous les coups.

Et il ne se décourage pas : il se lance, il y va vraiment. Il écrit un petit mot à Victoire, afin qu’elle le retrouve à l’issue de sa traversée. Joli passage : il laisse parler le destin. Il n’indique pas d’endroit précis à Victoire, car il n’envisage pas qu’elle ne soit pas au bon endroit au bon moment…

S’en suit toute son aventure dans l’eau. Et le pauvre, rien ne va lui être épargné…

Tandis qu’il souffre et nage de toutes ses forces, des flash-backs apparaissent. On retourne dans la vie quotidienne de Gérald, on le revoit à la banque, on découvre quelques moments où lui et Victoire se sont parlés. La beauté de la jeune femme est décrite avec beaucoup de poésie ; on sent le personnage très amoureux, et l’auteur lui-même fasciné par cette image qu’il est en train de créer. On apprend même que Gérald a fait preuve de courage lors d’un bracage à la banque. Mais est-il si transparent qu’il le pense ? Victoire ne l’a-t-elle réellement pas remarqué ?

Le suspens de la fin est parfaitement tenu. On tourne les pages dans l’espoir d’un happy ending. On imagine des scénarios de fin plus dégoulinants les uns que les autres, mais ça nous ferait tellement plaisir ! Gérald et Victoire se retrouveront-ils sur la plage au soleil couchant ? Gérald sortira-t-il de l’eau, vainqueur, épuisé mais heureux, devant Victoire qui l’accueillera bras ouverts, enfin amoureuse ?

180 pages de plaisir. On sourit tout du long. Un moment de chaleur et d’émotion fortement recommandé après cet hiver interminable 🙂

CE_GARCON_QUI_N_EXISTAIT_PAS