Je l’avoue : j’ai lu ce livre par le plus grand des hasards. Je n’en avais jamais entendu parler, ne connaissais pas l’auteur et, pire, je cherchais tout autre chose à la bibliothèque. Bref, ma main a glissé dans les rayonnages, j’ai emprunté ce livre en pensant qu’il s’agissait de tout autre chose et… je me suis dit qu’il fallait que je vous en parle.

On plonge d’emblée dans l’univers difficile d’une petite fille que l’on identifie assez rapidement comme étant l’auteure elle-même. Première surprise : c’est une autobiographie. La deuxième surprise, et de taille, c’est le style : ça coule, les mots s’enchaînent et nous entrainent avec eux dans cette course vertigineuse qu’est la vie. Dès la petite enfance, il faut lutter, contre tout. Abandonnée par sa mère biologique à l’âge de 6 semaines, Jeanette est adoptée par une famille très particulière. Un père effacé, une mère sévère à l’extrême, fervente religieuse admirative de l’Apocalypse et sans doute un peu dérangée. Les parents se partagent le même lit, mais à tour de rôle ; ont-ils jamais eu une vie intime ? Les punitions à l’égard de la petite Jeanette sont aussi simples que cruelles : on l’enferme des heures dans la réserve de charbon, ou dehors sur le pas de la porte. Et on l’oublie parfois. Et au fond, c’est sans doute ce que beaucoup auraient finalement recherché : se faire oublier. Pour éviter les réprimandes de cette mère qui ne sait aimer personne, pas même elle-même. Mais Jeanette est d’une autre trempe. Elle s’affirme, remonte le courant, fait face, prend les coups, les rend quand elle le peut et décide que, décidément non, elle ne se laissera pas briser par cette vie qu’elle n’a pas choisie.

Intelligente, autodidacte, Jeanette prend l’initiative de lire toute l’étagère consacrée à la prose anglaise de A à Z de la bibliothèque du coin. En cachette, car Mrs Winterson ne tolère aucune autre lecture que celle de la Bible, surtout l’Apocalypse. Jeanette s’ouvre ainsi au monde, découvre, apprend. Bientôt, quelque chose va à nouveau faire basculer sa vie : la découverte de l’amour, de la sexualité, de l’homosexualité. Quand Mrs Winterson le comprend, les grands moyens sont déployés : exorcisme, privation de liberté et de nourriture. L’autre craque, la renie. Mais pas elle, non, personne ne la brisera. Plus tard, quand elle se réaffirme face à cette mère insensible, avant le grand départ, le dernier.

Jeanette nous rapporte cette courte discussion :

Pourquoi ? demande sa mère.

Pourquoi quoi ?

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

Que répondre ? Alors Jeanette ne répond rien à cette femme qui ne pourrait de toute façon pas comprendre, elle qui n’a jamais été heureuse ou n’a même tenté de l’être. Soyons malheureux mais convenables aux yeux des gens, de bons chrétiens.

Jeanette Winterson nous raconte alors la suite de son parcours : son départ pour l’université, à cette époque où une certaine Tatcher avait montré la voie et laissé entendre que tout le monde pouvait réussir, même une femme issue du prolétariat. Et Jeanette réussi. Elle sort son premier roman en 1985 « Les oranges ne sont pas les seuls fruits ». C’est un tel succès qu’il est adapté pour la télévision. Après l’heure de la consécration, le décès de sa mère adoptive et le remariage de son père adoptif, une question lancinante refait surface : d’où vient-elle ? Qui sont ses parents ? Pourquoi l’avoir abandonnée à 6 semaines ? Commence alors un nouveau combat, celui de la recherche de la vérité. Les barrières se succèdent mais Jeanette fait à nouveau preuve de ténacité. Et puis enfin cette réponse, si espérée que perturbante comme un tremblement de terre : « Tu as toujours été voulue« .

Jeanette Winterson est l’auteur de 20 ouvrages. Ce livre est une véritable découverte, que je ne saurais que vous conseiller. Le style est maîtrisé, l’histoire, même si elle a des aspects dramatiques, coule et ne cesse de rebondir avec une force que l’on imagine mal. A découvrir si vous non plus ne connaissiez pas cette auteure.

 

Site officiel de l’auteur : http://www.jeanettewinterson.com/

Et retrouvez la critique sur le blog d’Audrey Chevrefeuille : http://editoworld.over-blog.com/article-jeanette-winterson-pourquoi-etre-heureux-quand-on-peut-etre-normal-editions-de-l-olivier-2012-116630155.html